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Film Streaming Le Pays du silence et de l'obscurité

Documentaire de Werner Herzog 1 h 25 min 12 juin 1972

Comment pénétrer dans le pays du silence et de l'obscurité, de ceux qui sont prives des sens majeurs que sont l'ouïe et la vue?

Oeuvre majeure, éprouvante et bouleversante, Land of Silence and Darkness n'est pas un simple documentaire sur le handicap, c'est une main tendue vers ceux que plus personnes ne touchent, c'est une attention qui se porte sur ceux que plus personnes ne voient, c'est la prise de conscience de l'ampleur de leur solitude, de notre propre incarcération.

Pour nous alerter, Werner Herzog fait la seule chose dont il est capable : il filme. De films en documentaires, il martèle sans cesse les mêmes discours, éructe les mêmes mots, nourrissant à l'infinie ses propres obsessions : les murs sont partout, dans le monde, dans nos sociétés, dans nos corps. Seulement, le cheminement intellectuel de l'homme va de pair avec celui de l'artiste, son sens de la mise en scène évolue, la portée de ses images également.

Ainsi avec Les Nains aussi ont commencé petits, c'est par le biais de la farce qu'il bouscule nos certitudes. Il nous choque pour nous " faire réagir " ! Si la méthode est efficace, elle porte néanmoins les limites de sa propre radicalité. Avec Avenir handicapé, la sensibilité de l'homme se fait jour, son propos devient plus audible sans perdre en impertinence : s'il s'intéresse aux enfants victimes de la thalidomide, c'est pour mieux pointer du doigt les manquements de nos sociétés modernes qui rejettent systématiquement celui qui est différent. Le vrai sujet est donc moins la personne handicapée que la personne souffrante, celle qui voit sa vie entravée par de multiples barrières, somatiques ou sociétales. C'est en clôturant ce qui peut être considéré comme un étonnant triptyque, que Werner Herzog nous dévoile toute l'étendue de sa démarche. Land of Silence and Darkness nous convie tout d'abord à visiter ce pays carcéral où les habitants ont perdu leurs sens physiologiques en même temps que celui de leur existence. Avant, bien sûr, qu'ils puissent renouer avec l'essence de leur vie en trouvant enfin le sens de la sortie.

La lumière crue, l'absence d'artifice, les mouvements de caméra portée à l'épaule, l'émergence de ces multiples gros plans, sur les visages ou les parties du corps, la persistance de ces plans-séquences qui nous laissent le temps de voir, d'écouter ou de comprendre, sont autant d'éléments facilitant les sentiments d'immersion et d'empathie. On pourra bien sûr regretter le didactisme latent, la redondance de certains passages ou pester contre l'esthétisme peu ragoutant de la Basse-Saxe des 70's, on en demeure pas moins fasciné par ce documentaire aussi âpre qu'admirable. Dès les premières minutes, la caméra se place au plus près des corps et des êtres, scrutant sans relâche ces mains qui palpent, touchent, s'agrippent, se contorsionnent, ces gestes amples, précis ou maladroits qui s'évertuent obstinément de se substituer aux sens perdus à jamais... Dès les premières minutes, Herzog tente de pallier les limites de son art en voulant nous faire ressentir les choses : son cinéma devient sensitif, nous invitant à réinvestir nos sens, à éprouver une réalité bien souvent indélicate : on réapprend laborieusement à observer ou à écouter, on souffre de notre confrontation avec l'inconnu comme ces mains qui se heurtent au piquant du cactus. Rien n'est simple ou aisé ! Seulement, l'exercice n'est pas vain et incite à l'humilité. La nôtre comme celle du cinéaste, afin que nous puissions entrer en communion avec la personne handicapée, avec Fini Straubinger notamment, notre guide en terre du silence et de l'obscurité. Land of Silence and Darkness se mue alors en cinéma de vérité.

La rencontre avec Fini est de celle que l'on n'oublie pas : forte, vaillante, elle mène une lutte acharnée pour tirer de leur solitude ses " compagnons d'infortune ". Sourde et aveugle depuis l'adolescence, elle connaît la valeur de la parole tout comme elle a conscience du poids de l'isolement. Communiquer sera son mot d'ordre, son leitmotiv, il lui faudra communiquer, encore et toujours, pour la vie, jusqu'à la mort. On peut facilement voir en elle l'ébauchent de nombreux personnages fictifs qui hanteront le cinéma d'Herzog, ces fous, ces Don Quichotte des temps modernes, ces conquérants de l'inutile, ces êtres qui vont au bout de leur limite, coûte que coûte. Ses limites sensorielles, elle les connaît parfaitement et contourne l'obstacle en investissant pleinement la dimension du tactile. Le pouvoir du toucher prend soudainement tout son sens : ce sont ces communions qui se font "peau contre peau", ces paroles qui s'écrivent au creux de la paume, c'est la chaleur d'une main qui réconforte, c'est une caresse qui calme ou apaise... toucher le corps est la première étape pour rompre l'isolement, avant de nous révéler ses vertus palliatives et curatives.

La manière dont Herzog nous rapporte les péripéties de Fini est très révélatrice de sa démarche, de ses intentions. De rencontre en rencontre, nous progressons vers l'isolement le plus total, pour finalement découvrir un jeune homme dont l'esprit n'a jamais été façonné par le monde extérieur, par l'apprentissage ou encore par le langage. La vision de cet homme posé à même le sol, habillé soigneusement comme une poupée pour l'occasion, est profondément troublante, voire choquante, car elle nous renvoie à l'idée de l'être chosifié, dépourvue de toute humanité. Elle symbolise à merveille ce qui va être le moteur du cinéma d'Herzog : à savoir traquer la moindre parcelle d'humanité qui se situe en chacun de nous, chez le " fou ", le malade ou l'exclu de la société... cette foi en l'humain, incognoscible, irrationnelle, fait avancer le cinéaste comme le rêve qui hante ses personnages : c'est celui de Fitzcarraldo ou d'Aguirre qui le pousse aux aventures les plus folles, c'est celui qui sert d'échappatoire à Dagmar (Avenir handicapé) ou à Kaspar Hauser, ou encore, c'est celui qui anime les scientifiques de Rencontres au bout du monde...

Ainsi, ce n'est pas par hasard si Land of Silence and Darkness, documentaire qui se veut éminemment réaliste, s'ouvre sur un rêve : l'image d'un sauteur à skis, qui s'élance sur la piste, cristallise aussi bien l'espoir de liberté de Fini que son désir de dépasser ses propres limites. Pour exaucer ce rêve, Herzog va même jusqu'à contrarier quelque peu l'exigence du documentaire, en mettant en scène la réalité, non pas pour la travestir mais pour en extraire quelques instants de vérité, quelques bribes de bonheur collées à la pellicule pour l'éternité : ce sont ces sourires qui illuminent les visages après la visite d'un zoo ou une balade en avion ; les sensations sont là, les émotions aussi. Néanmoins, la plus belle des réussites réside dans la scène finale durant laquelle un homme sourd et aveugle s'échappe d'une conversation à laquelle il demeure étranger pour s'approcher d'un arbre : il va commencer par l'effleurer, caresser son feuillage, toucher soigneusement son écorce rugueuse et ses branchages, pour finir par l'enlacer tendrement. Sa communion avec la nature est intense, les derniers verrous qui le maintenaient en terre de solitude viennent de céder. Pour Fini, cette initiative à la délicate saveur de la consécration, son sauteur à skis vient de prendre son envol...

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